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S’approprier l’IA

Ouvrir la fenêtre du Château permet aussi de regarder au loin. Coup d’œil sur les enjeux liés à l’intelligence artificielle et à la création d’une cellule dédiée au sein du service cantonal de statistique.

Fin 2025, le Canton de Neuchâtel se dotait d’une cellule « science des données & intelligence artificielle », relevant du service de statistique. Comptant deux postes, cette entité vise à encadrer les pratiques au sein de l’administration, analyser les demandes spécifiques des services, servir de centre de compétences, le tout en affirmant la primauté des capacités humaines face à une IA qui, pour rappel, n’a rien d’intelligent, ni d’artificiel.

« Tant qu’elle cherchera à imiter et à remplacer les capacités humaines par des performances computationnelles, la soi-disant 'intelligence artificielle' ne pourra conduire qu’à la bêtise généralisée », écrit la philosophe Anne Alombert dans un essai[1] relatif aux dangers de l’IA et à ses potentialités.

Côté dangers, limitons-nous à ceux touchant la nature humaine. Une étude du Massachusetts Institute of Technology, citée par A. Alombert, a comparé des groupes rédigeant un texte avec ou sans ChatGPT : « [Celui] travaillant avec ChatGPT voit son amplitude cognitive totale réduite de près de 55 % et certaines zones cérébrales ne sont plus activées. » À terme, l’IA serait ainsi capable de « déposséder les individus de leur capacité à symboliser », soit à « partager avec d’autres » et à « se relier ».

Reprenant les mots du philosophe Gilbert Simondon, A. Alombert relève cependant que « notre civilisation n’est pas 'trop technicienne' ; elle est 'mal technicienne' », d’où la nécessité d’une prise en main de l’IA par les pouvoirs publics. Analysant l’IA au prisme de l’organisation du travail, le sociologue Juan Carbonell estime lui aussi que « le problème n’est ni éthique, ni même technologique, il est politique. On ne devrait pas (seulement) se demander : l’industrie de l’IA doit-elle être moralisée ou régulée ? Mais : certaines technologies doivent-elles tout simplement être développées ou déployées ? Et comment en décider démocratiquement ? »[2].

« Face aux impérialismes technologiques, écrit encore A. Alombert, l’Union européenne et les pays signataires de la Charte de Paris ont tout intérêt (…) à affirmer que des États de droit numérique sont encore possibles. » La tâche est essentielle, d’autant que l’IA ne fait que s’inscrire dans la continuité d’une (r)évolution numérique permanente. Le philosophe Jean-Marie Schaeffer[3] estime ainsi que « le Web a de plus en plus tendance à devenir la lingua franca de la communication humaine individuelle et collective et, de ce fait, ses mythologies bouleversent de fond en comble non seulement les processus de validation des informations, la formation des croyances, le mode d’adhésion aux valeurs, mais la dynamique même de la formation et de la cristallisation des identités humaines. »

La création de la « cellule SD&IA » s’inscrit pleinement dans cette volonté de réappropriation. Si le déploiement de son action est fortement attendu[4], il n’empêchera toutefois pas l’engagement individuel de chaque citoyen·ne. Lequel passe par un devoir d’information et d’usage d’outils plus respectueux que d’autres[5].


[1] Anne Alombert, De la bêtise artificielle, Allia, 2025.

[2] Juan Sebastián Carbonell, Un taylorisme augmenté, Amsterdam, 2025.

[3] Jean-Marie Schaeffer, Mythologies Web, Gallimard/Tracts, 2025.

[4] Postulat 25.172 de la commission de gestion et d’évaluation, « Comment intégrer et cadrer l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) dans les travaux des député-e-s et de l’administration cantonale ».

[5] En matière d’assistants IA, les solutions proposées par les entreprises suisses Infomaniak (Euria) et Proton (Lumo) sont à privilégier si un recours à l’IA est vraiment nécessaire.

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